
Le mythe de Sisyphe sur une amphore attique à figures noires, v. 530 av. notre ère
La planification comme outil exclusif de coordination de l’économie a montré ses limites.
La planification impérative de l’économie soviétique par le Gosplan a montré à la fois sa capacité à structurer l’activité économique d’un pays et son incapacité à harmoniser les flux des diverses productions pour satisfaire efficacement les besoins des consommateurs.
Les exemples sont nombreux pour illustrer ces deux aspects de la planification soviétique. On peut évoquer le secteur de l’armement et celui de l’industrie aéro-spaciale pour le premier. On peut rapporter les exemples du concours de la paire de chaussures qui dure le moins longtemps (journal satirique Krokodil) ou l’objectif de tonnage atteint avec des clous géants inutilisables, pour le second. Tant et si bien que l’on évoque encore aujourd’hui le Gosplan pour se moquer de la planification par les objectifs tatillons et improbables que certaines administrations françaises font subir à leurs agences ou leurs prestataires…
La planification comme outil de structuration de l’économie ne cesse de montrer ses avantages
Il aura fallu attendre la Chine de Xi Jinping pour faire accepter à tous les économistes épris de libéralisme économique, l’idée que la planification est avantageuse. Pourtant le Général de Gaulle en son temps (1945- 1965) avait souhaité avec justesse orienter l’économie française vers certaines activités stratégiques en s’appuyant sur la planification : Charbonnage, Armement, Nucléaires civil et militaire, Aéronautique, Informatique, Transports, en s’appuyant sur plusieurs grandes entreprises publiques. Le Commissariat Général du Plan a ainsi mis en place 4 plans successifs sur la période de l’après guerre (1945-1965). A la différence de la planification impérative soviétique, la planification française a été indicative et incitative pour les entreprises des secteurs concernés. La planification « à la française » se poursuivra au-delà de la présence politique du Général puisque jusqu’en 1992 cinq autres plans se dérouleront pour structurer et orienter l’économie française à travers notamment des contrats de plan Etat-Régions. Cette phase de « capitalisme règlementé » a permis une industrialisation coordonnée de l’économie nationale.
Puis une phase de libéralisation de l’économie a coïncidé avec la désindustrialisation de la France. Pendant des années, les responsables politiques ont considéré que l’industrie n’était plus prioritaire et qu’il était plus économique d’acheter les produits industriels ailleurs, lorsqu’on pouvait se les procurer à meilleur prix. Un dirigeant d’entreprise de cette époque a même évoqué avec enthousiasme « l’entreprise sans usine » (1). La sous-traitance industrielle est alors devenue la panacée, souvent avec transfert de technologie vers des pays comme l’Inde, la Corée du Sud ou la Chine où la main d’œuvre est à bien meilleur marché. La myopie du marché fonctionne ainsi à plein régime, les entreprises n’étant orientées dans leur choix que par le système de prix par essence courtermiste.
Entre 2000 et 2010, 720 000 emplois industriels ont été perdus et la part de l’industrie dans la valeur ajoutée est passée de 16,1 % à 11,4 % en France.
Ce n’est qu’à partir de 2010 que les efforts de réindustrialisation sont envisagés et entrepris en France. Ceux-ci se sont exercés sous la forme d’un plan « France 2030 » basé sur des subventions, des avances remboursables ou des fonds propres ainsi que sur des commandes publiques.
Ces efforts se sont combinés avec ceux de la loi «Industrie verte» visant à favoriser la décarbonation des productions en cherchant à encourager les productions européennes. La relocalisation des activités doit être facilitée par le Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières (MACF).
Quinze ans plus tard, on constate que ces efforts n’ont pas été vains, mais néanmoins insuffisants. Ils ont néanmoins permis de stopper le déclin.
En 2026, on constate que les entreprises ont cherché à reconfigurer leurs chaines logistiques après avoir été confrontées à plusieurs crises (Covid, agression russe sur l’Ukraine, aléas tarifaires trumpistes, blocage du détroit d’Ormuz) Par ailleurs, un enjeu de souveraineté est apparu de plus en plus clairement aux responsables politiques européens, notamment dans les secteurs de l’énergie, de l’armement et de la santé. Les efforts de relocalisation s’en sont trouvés renforcés. Pourtant les perspectives industrielles des pays européens sont plutôt sombres depuis la nouvelle crise énergétique et la hausse des taux d’intérêt. Les annonces de fermetures d’usine et de suppressions d’emplois se multiplient.
La nécessité d’une véritable stratégie industrielle en Europe s’affirme aujourd’hui pour faire face à la concurrence chinoise qui pratique un capitalisme d’Etat planifié et subventionné depuis de nombreuses années articulé par une stratégie de conquête des ressources de base et des marchés.
Des objectifs ont été fixés pour 2030 : au moins 40% des besoins annuels de produits dits « zéro net» (2) à couvrir par des productions européennes. Ces produits s’inscrivent dans le Pacte Vert pour l’Europe (3), qui doit développer la production de technologies propres dans l’UE (dont celles relatives à l’énergie solaire, à l’hydroélectrique, à l’énergie nucléaire, les pompes à chaleur, ou le biogaz)
La pratique de la planification en économie décentralisée
Elle peut devenir l’un des principaux outils du relèvement industriel des pays européens. On voit que l’on parle de plan en économie de marché de façon très différente de celle d’une économie planifiée de façon impérative.
Selon Pierre MASSE (4), le plan doit être néanmoins un réducteur d’incertitude. Pour cela il indique l’avenir souhaitable, bien au-delà des indications du système de prix du marché. IL est à la fois indicatif et incitatif. Indicatif, en décrivant les axes de développement qui seront soutenus par les pouvoirs publics et incitatif en orientant les décisions des chefs d’entreprises dans le sens souhaité par le plan. Cette orientation est obtenue par des avantages fiscaux et/ou des subventions et prêts à taux réduit. C’est ainsi que la planification française a été mise en œuvre dans ses belles années.
L’intérêt d’une telle planification peut déborder largement le domaine économique, c’est ainsi que l’on constate aujourd’hui que les pays voisins immédiats de la Russie organisent en coopération entre entreprises et administrations, les moyens d’une protection civile à même de résister à une invasion russe. Les services essentiels et la sécurité alimentaire et énergétique sont ainsi priorisés ainsi que la mise en place d’abris refuges et centres d’accueil.
La planification est aussi pratiquée par les entreprises
Le concept de planification s’applique également aux entreprises qui choisissent de voir un peu plus loin que le marché immédiat.(5)
On l’appelle souvent planification stratégique car elle vise a faciliter la mise en œuvre d’une stratégie globale en ordonnançant les différentes étapes de celle-ci dans plusieurs domaines (investissements, financement, plan de formation, GRH, R&D, marketing)
Le plan stratégique est lui-même traduit en plans opérationnels à moyen terme (3 ans) et à court terme (< 1 an). Les budgets annuels sont des outils de mise en œuvre du plan dans le court terme. Le système des budgets prévisionnels, estimatifs et réels permet de réviser le budget en cours d’exécution et à partir de là de remettre éventuellement en question le plan en cours et même la stratégie globale qui est suivie. Le budget général est souvent décomposé en différents budgets des domaines de gestion de l’entreprise, ou même des services de celle-ci. Le respect du budget prévisionnel prend alors la forme d’un budget-objectif à atteindre, assorti éventuellement d’une prime de réalisation.

La planification d’entreprise n’est donc pas rigide mais au contraire évolutive. C’est un outil qui sert de repère commun à ses membres qui orientent ainsi leurs efforts et leurs décisions opérationnelles dans le même sens.
Notes
(1) L’entreprise sans usine est l’expression rendue célèbre par Serge Tchuruk. Le 26 juin 2001, lors d’un colloque à Londres, en tant que PDG d’Alcatel, il a déclaré : « Nous souhaitons être très bientôt une entreprise sans usines ». Cette expression est devenue le symbole de la désindustrialisation française et de la naïveté de certains patrons européens.
(2) https://www.economie.gouv.fr/daj/publication-du-reglement-europeen-pour-une-industrie-zero-net
(3) https://commission.europa.eu/strategy-and-policy/priorities-2019-2024/european-green-deal_fr
(4) Ingénieur, Économiste, Haut fonctionnaire nommé Commissaire au plan par le Général De Gaulle en 1959. Auteur de « Le Plan ou l’anti-hasard », 1965 et 1991 Collection Idées
(5) Voir La planification stratégique in Management et économie des entreprises , 13ième édition, 2026 – Aide mémoire SIREY (Groupe Dalloz) . 656 p. https://boutique.lefebvre-dalloz.fr/management-et-economie-des-entreprises.html